Marilyne Bertoncini, texte critique sur le livre E pericoloso sporgersi = une expérience typoétique, paru dans la revue numérique Recours au Poème - Poésies & Mondes poétiques, n°191, 2019.

Nous avons naguère sur ces pages rendu compte d’un autre livre de Laurent Grison, aux éditions Color Gang, intitulé L’Homme élémentaire”. Dans le même format carré, qu’on avait alors rapproché d’un élément des tableaux de Mondrian, ce nouveau texte sous-titré “expérience typoétique” inscrit cette fois une errance, sous le signe de cette inscription figurant autrefois sur les vitres des trains, que l’on pouvait baisser, en un temps ou “la clim” et les TGV n’existaient pas. “E pericoloso sporgersi – nicht hinauslehnen – ne pas se pencher au-dehors”…  c’est bien apparemment aussi une métaphore ferroviaire qu’illustre le tracé en rouge et noir d’un probable aiguillage, accompagné de tirets et de ces obliques, nommées “slash”, que connait bien  tout usager du web – cet autre incontournable réseau.

Le dispositif est aussi simple que celui de L’Homme élémentaire : pages aux larges marges dans lesquelles flottent des mots aux formes rondes et sans empattement des caractères calibri. « Flottent » n’est pas le mot juste, d’ailleurs : ils suivent des alignements – verticales, horizontales – jouent de la répétition, du déplacement, de l’interruption par les obliques – du lien que créent de rouges pointillés ou des tirets sur la vaste blancheur de la page… L’alphabet visuel est celui de la typo la plus élémentaire : la ponctuation, associée à des variations de taille, et cette alternance rouge et noir qui évoque les pages ornées de minium des plus anciens documents écrits de notre culture.

Les deux pleines pages 7 et 9 où s’alignent d’énormes signes donnnent une idée du rythme de la lecture – de la diction visuelle de ce poème typographique : elles miment, me semble-t-il, le balancement syncopé du train – des ces vieux trains de nuit pour l’Italie :  “tu es dans un train qui roule vers l’Italie” dit le texte à un interlocuteur qu’il tutoie comme jadis Michel Butor son narrateur de La Modification((éditions de Minuit, 1957)), en train lui aussi, entre Paris et Rome. Qui connaît encore ces voyages dans lesquels les pensées se conformaient au “(roulement des roues)” – évoqué p. 10 entre deux parenthèses – jusqu’à l’anéantissement, dans une sorte de transe voyageuse ? C’est ainsi que je décide de lire le recueil de Laurent Grison qui puise à la source mallarméenne du signe sur la page, autant qu’à l’humour d’un Leiris dans ses calligrammes où il recherche le “paradis linguistique perdu” pour lequel l’alphabet serait la “clé déclenchant les ressorts de notre imagination” ((Biffures, 1948))

Ces parenthèses sont un signe – tout est signe/signal dans ce petit ouvrage qui dessine avec les mots  un discours qui ne se dit qu’à peine. On les retrouve, p 16 :

De même, elles encadrent un “( bruit sourd ) “, puis les mots “(  râle  ) ” , “( cri )”, “( respiration saccadée)”  et “( silence)”. L’énigme – tue – se dénoue peut-être si l’on fait attention à la p. 25 qui dévoile cache entre les parenthèses ces mots :Tout le typoème est au fond d’ailleurs une grande parenthèse inscrivant la brièveté d’un événement dans ce trajet vers “Rome      Naples      ou     Pavie”, évoqué au début et à la fin dans le reflet des pages 6 et 32, 7 et 33  et 8 et 34.

Evénement qui tient de la chute, évitable si l’on avait suivi le conseil du titre, repris page 35, avant le retour au silence…

Chute lisible à la disposition verticale des mots, et que matérialise de façon humoristique la ligne de points-virgules mimant le “tapis moderne à poil ras” sur lequel elle s’achève – chute qui s’oppose (vraiment?) au mouvement du désir, évoqué au rythme hallucinatoire du train – ou plutôt qui en constitue le point d’orgue – d’ailleurs :On laissera aux futurs lecteurs le choix d’imaginer à leur tour quelle chute est ici relatée, outre la prodigieuse “chute des reins” de la page 20 – ne serait-ce point, entre autres, la Chute Originelle qui nous chassa du Paradis, prélude aux confusions du monde, Babel et typographie incluses ? – tout ce livret propose un jeu interprétatif, une rêverie typoétique ouverte sur l’alignement des points de suspension et du ( silence ) de la dernière page… E pericoloso sporgersi – tous les rêveurs le savent qui plongent dans le sommeil comme on part en voyage…

Marilyne Bertoncini

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Jean-Paul Gavard-Perret, texte critique sur le livre E pericoloso sporgersi = une expérience typoétique =, Éditions Color Gang, revue en ligne lelitteraire.com, 2018.

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Marc Wetzel, chronique sur l'anthologie Sidérer le silence (Editions Henry) dirigée par Laurent Grison, site de la revue littéraire Traversées, octobre 2018.

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Catherine Fromilhague, « Sur Laurent Grison », Place de la Sorbonne, revue internationale de poésie de Paris-Sorbonne, n°8, mai 2018.

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Marc Wetzel, « Hommage à Marc Granier, graveur cévenol », site de la revue littéraire Traversées, mai 2018. Ce texte critique évoque le livre Dans les veines des Cévennes, de Laurent Grison et Marc Granier.

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Marilyne Bertoncini, « Note sur deux recueils de Laurent Grison », dans la revue numérique Recours au Poème - Poésies & Mondes poétiques, 2017.

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Lieven Callant, « L'Homme élémentaire », in revue Traversées, 2017.

Ce qui me semble élémentaire à l’homme, primordial au même titre que l’eau, l’air, la terre et le feu, c’est l’art. La faculté d’en apprécier la magie. Le silence, la beauté inventée. La possibilité de créer.

Je pense que la poésie de Laurent Grison se nourrit de l’art plastique, en explore les frontières. Les mots construisent sur l’espace blanc de la page ce qui pourrait être une toile. La ponctuation installe respirations, segmentations du temps, rythmique vitale. La lecture devient une performance artistique car le poète nous invite à entrer dans le jeu, à mettre en scène les phrases.

Par cette simple évocation :

Ce sont

(et il le sait)

Les larmes de la piéta

Laurent Grison convoque Michel-Ange qui a su imposer au marbre blanc une fabuleusement transformation. Transformation élémentaire de la pierre en chair.

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Ventre fécond:

vie: vie: vie: vie:

(Le marteau casse le marbre )

Plus loin, les formes élémentaires (cercle, ligne courbe, triangle, carré, rectangle ) rappellent le discours qu’entretient l’art moderne avec la fin de la figuration. Je pense alors à Piero Manzoni et à ses célèbres lignes remettant en cause le statut de l’œuvre d’art et par la même occasion le rôle même de l’homme-artiste en enfermant dans une boîte un ligne tracée à l’encre d’imprimerie sur une feuille de papier. Est-ce une portion de l’infini qui nous est ainsi proposée? Est-ce la limite ultime de l’acte créatif qui est démontrée?

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Laurent Grison nous propose dans le même esprit d’une recherche ultime, des listes. « Liste des éléments de l’origine du monde », « liste des formes ».

————marche——-sur———-une————-ligne———d’encre———noire————-(une seule ligne car l’écriture et la vie ne tiennent qu’à un fil de soi)———

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Sur la couverture des lignes, des coulées d’encre semblent tracer le profil d’un homme, sa structure élémentaire qui ne se limite pourtant pas uniquement à celle d’une ombre, d’un squelette. L’homme élémentaire est également un objet-livre, une oeuvre graphique d’une beauté épurée, on savoure la qualité du papier, la mise en page originale et la place laissée au silence, à l’air, à la respiration.

L’interprétation de ce poème, de ces poèmes, de ces signes graphiques ne se limite pas à ce que je viens de présenter ici par ce texte. Les lectures sont ouvertes, on ne rencontre pas de portes fermées, seulement des mots, des mots, des mots, des mots comme aime nous rappeler le poète. Le jeu consiste à se laisser porter par les liens symboliques que suggèrent les phrases.

Lieven Callant

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Jean-Paul Gavard-Perret, « L'Homme élémentaire », revue en ligne lelitteraire.com, 2017.

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Marilyne Bertoncini, « Le Chien de Zola », in revue Recours au Poème - Poésies & Mondes poétiques, 2016.

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Guy Roca, « Yvon Guillou, Laurent Grison : un compagnonnage esthétique qui fait converger la création plastique et la poésie », Vauvert plus, 2016.

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Lieven Callant, « Le Chien de Zola », in revue Traversées, 2016.

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Jean-Paul Gavard-Perret, « Le Chien de Zola. Le livre du passeur », lelitteraire.com, 2016.

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Laurent Fourcaut, « Le Tombeau de Georges Perec », in Place de la Sorbonne, revue internationale de poésie de Paris-Sorbonne, 2016. Texte ci-dessous :

Né en 1963, enseignant en histoire de l’art, Laurent Grison est l’auteur de deux essais d’esthétique et de plusieurs livres de poésie. Il vient de faire paraître un frêle mais têtu opuscule, Le Tombeau de Georges Perec, hommage à l’écrivain disparu en 1982, figure majeure de l’Oulipo. Cinq brèves sections dont la deuxième, « Croiser (classement inverse – 13) », ne comporte qu’une page, liste verticale de quatorze noms se terminant tous par la lettre a, ce qui répond à une contrainte de type oulipien. Comme on pouvait s’y attendre, ces petits blocs de quatre ou cinq vers (à l’exception donc de la section II, mais aussi de la IV, « Passe-colère », qui sur deux pages énumère, nouveau clin d’œil à l’Oulipo, des noms composés en « passe », la plupart inventés, « passe-couloir / passe-frontière / passe-lance / passe-muraille [etc.] »), sont truffés d’allusions à l’œuvre de Perec, en particulier à Un homme qui dort(1967), qui cultivait le motif de la solitude urbaine : « dormir sa vie / attendre sans savoir quoi attendre / porter un masque de papier / éviter les réverbères / dormir sa ville ». Sont ainsi diversement évoqués, mais toujours par la bande, La Clôture et autres poèmes(1980) : « dispersion clôture errance espoir » ; Récits d’Ellis Island(1980) : « un œil d’acier scrute / par un judas de trois pouces / l’image d’une île / aux hélices coupantes » ; La Vie mode d’emploi(1978) : « on serre les mots / dans un étau / on s’exerce à écrire / le mode d’emploi de la survie » ; La Boutique obscure. 124 rêves(1973) : « le noir est parole / dans la boutique obscure / le recollement [sic] des ombres / est un travail de voyant » ; le principe du lipogramme (aucune utilisation de la lettre e) sur quoi reposait La Disparition(1969), en même temps que le goût de Perec pour le jeu de go, dans les ultimes quatre vers : « de coupe en coupe / tout de go / sans faire de cas / ls choss rprndront vi » ; Tentative d’épuisement d’un lieu parisien(1975) : « le 24 y fait son numéro / tente d’épuiser le lieu / souffle sans relâche / sur les photographies / salies par la cendre ». D’autres allusions, sans doute, que le lecteur que je suis n’aura pas décelées. Références à la biographie de l’écrivain, en tout cas, aussi : « le 24 », c’est le 24 rue Vilin, à Belleville, « dans la ville mère », Paris, où Perec passa son enfance, jusqu’en 1942, peu avant que sa mère, qui y tenait un salon de coiffure, soit déportée à Auschwitz. Une épigraphe, aussi bien, est prise à W ou le souvenir d’enfance, et ces poèmes globalement, font écho à des « souvenirs tragiques ». De bout en bout, ce petit livre fait entendre le timbre si délicat de la « mélancolie / de l’entre-deux ». Sans jamais aborder les choses – la vie, l’œuvre de Perec – frontalement (ce n’est pas son propos), par un subtil jeu de correspondances, il construit, comme un modèle réduit, l’espace et la forme d’une dépossession poignante.
Laurent Fourcaut

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Jean-Paul Gavard-Perret, « Anacoluthe », revue en ligne lelitteraire.com, 2016.

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Présentation du livre Anacoluthe, in Textimage, revue d’étude du dialogue texte-image, 2016.

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Florence Trocmé, « Un Tombeau de Georges Perec », in Poezibao, 2015.

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Carole Carcillo Mesrobian, « Le Tombeau de Georges Perec », in Recours au Poème - Poésies & Mondes poétiques, 2015.

Georges perec dont le nom suffit à convoquer une bibliographie dense et d’une richesse exceptionnelle, est à l’honneur dans le titre même de ce petit recueil de quinze textes. L’épigraphe d’œuvre le convoque également car une citation tirée de W ou le souvenird’enfance figure en tête de l’ouvrage :

« Les choses et les lieux n’avaient pas de noms
ou en avaient plusieurs :

les gens n’avaient pas de visage. `

Georges Perec, W ou le souvenir d’enfance »

Dans W ou le souvenir d’enfance Georges Perec tente de rendre compte de ce qui ne saurait être énoncé : l’horreur de la seconde guerre mondiale, et de son histoire personnelle fauchée par « l’Histoire avec sa grande hache ». Le visage de sa mère s’éloigne de lui, alors qu’elle lui dit au revoir sur un quai de gare, car afin qu’il échappe à la déportation ses parents le cachent en l’éloignant d’eux. Cela sera la dernière fois qu’il verra le visage de celle qui lui a donné le jour. Puis, ensuite, il lui a fallu survivre et grandir, seul, malgré tout. Et face à l’impossibilité de raconter l’épouvantable, gageure à laquelle se sont heurtés ceux qui ont voulu rendre compte de l’innommable, l’auteur va avoir recours à une mise en œuvre formelle apte à susciter une intense émotion : il alterne les chapitres, l’un relatant son existence et l’autre qui met en scène, à l’occasion d’un récit fictif, des athlètes qui sur une île non identifiable s’entraînent pour décupler leurs performances, et dont les attributs sont en tout points similaires aux canons énoncés par l’idéologie nazie. C’est de cette partie qu’est issue l’exergue citée par Laurent Grison, qui choisit de se placer sur le versant de l’univers fictionnel mais non moins référentiel de cette autobiographie magnifique. Et le lien est réaffirmé dés le premier texte du recueil :

dans la ville mère
l’ancre d’acier

retient l’immeuble
sans trait
ni point

une seule lettre suffit
pour écrire
le destin amer
de ceux
de la rue Vilin

L’œuvre de Georges Perec est d’une épaisseur sémantique et conceptuelle considérable. Et loin de demeurer dans l’évocation de W ou le souvenir d’enfance, Laurent Grison au fil des chapitres de ce petit recueil convoque d’autres aspects de l’œuvre de cet auteur prolixe. Ainsi il fait référence au roman lipogramme La Disparition dans le titre du dernier chapitre, « Ls choss rprndront vi ». Le lecteur y reconnaîtra peut-être également dans l’évocation de l’univers urbain une référence à Espèces d’espaces, et dans « Croiser (classement inverse-13) », second chapitre du livre, à Penser/classer. Bien d’autres thématiques tirées de l’œuvre de cet auteur incommensurable sont également évoquées aux pages du Tombeau de Georges Perec.

Mais faut-il n’y voir qu’un hommage qui énumèrerait quelques unes des multiples facettes de l’œuvre de Perec ? Il semble que l’univers de Laurent Grison n’ait rien cédé à la présence de cet auteur. Il ne s’agit pas d’un effacement mais d’une juxtaposition, d’une conjonction de deux sensibilités. La langue de Laurent Grison offre un emploi tout particulier des paradigmes, servis par une syntaxe dont le protocole quelque peu déstabilisé est créateur de sens. Ainsi évoquer Georges Perec est pour l’auteur l’occasion de donner au langage poétique une dimension toute personnelle. Emouvant et dense, Le Tombeau de Georges Perec propose donc avant tout une rencontre, celle d’un poète qui écrit à celui qui a écrit que la substance de son œuvre est matière vivante.

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Lieven Callant, « Robinson dans les villes », in revue Traversées, 2014.

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Marc Wetzel, « Robinson dans les villes », in revue Souffles, 2014.

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Eveline Boulva, « Les Stries du temps », in Cahiers de géographie du Québec (Université Laval), 2006.

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Régine Detambel, « Les Stries du temps », site Encres Vagabondes, 2005.

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Pascal Bonafoux, « Voyages », Magazine littéraire, mars 2003, n° 418, page 90.

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Valérie Bougault, « Figures fertiles », in L'Œil, revue d'art mensuelle, 2003.